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Le projet américain du grand Moyen Orient

mercredi 16 août 2006, par Webmoudir

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Les israéliens, soutenus par les américains, sont-ils en train de transformer le Liban en ce qu’est devenu l’Irak ? Une terre de conflits sanglants, attisés par des interventions extérieures, entres les différents groupes sociaux.

Le pilonnage du Liban n’est en réalité ni une riposte à l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens, ni une sanction collective contre le peuple libanais. Il s’agit ni plus ni moins d’une étape du plan préalablement mis en place par l’administration américaine et ses sbires dans la région : Israël.

Les comportements militaires et diplomatiques américains répondent à une stratégie préétablie qui semblent s’articuler autour de ces priorités : la modernisation et le développement des capacités militaires américaines et l’acquisition de nouvelles réserves pétrolières et ladite lutte anti-« terroriste ».

La mondialisation s’accompagne indubitablement d’une intégration économique et d’une coopération institutionnelle régionales.
Cette dynamique a vu la mise en relief du pouvoir du marché (et donc des entreprises) qui s’est développé aux dépends de l’autorité de l’Etat [1]. Le rôle de l’Etat s’est donc considérablement modifié au fur et à mesure que sont apparus de nouveaux acteurs (des acteurs mondiaux tel que le FMI, l’OMC ou la Banque mondiale…) mais aussi toute une gamme d’acteurs subnationaux, et surtout des acteurs régionaux [2].
En somme, la mondialisation irait de pair avec la modification du rôle de l’Etat en tant qu’acteur dominant du système international car il est confronté à l’émergence d’autorités concurrentes.
De plus, en l’absence de structures mondiales efficaces (satisfaisantes), le développement de structures régionales acquiert de l’importance.
La régionalisation (illustrée par l’évolution de l’Union européenne et l’ALENA par exemple –Accord de libre-échange nord-américain) n’est pas contradictoire avec la mondialisation. Au contraire ces deux phénomènes peuvent être concomitants.
Reste cependant à définir une région (en effet aucune définition ne « va de soi », et les critères peuvent varier selon la question concernée ou selon ce que les acteurs dominants d’un groupe de pays considèrent comme étant leurs priorités à moment donné…) .
La région peut se définir traditionnellement par la proximité et par une série de caractéristiques historiques, linguistiques et culturelles communes [3].
S’il peut y avoir des déterminants « structurels » à la coopération régionale, les régions ne seraient-elles pas aussi des entités socialement construites ?

Observons de plus près le projet du Grand Moyen-Orient que les Etats-Unis tentent d’imposer dans la région :
Le projet américain du Grand Moyen-Orient devrait être replacé dans le cadre de l’Initiative commerciale pour le Moyen-Orient, lancée en mai 2003. Outre un accord de libre-échange avec le Maroc [4] les Etats-Unis ont deux autres accords dans la région : avec Israël et avec la Jordanie. Des négociations ont aussi été amorcées avec le Bahreïn en janvier 2004, en attendant celles à venir avec d’autres pays de la région.
A ce volet économique vient se greffer un second, plus politique.
Les réformes économiques et politiques couplées au libre-échange, à la gouvernance et à des programmes d’aide ciblés devaient « favoriser le développement économique et l’intégration sociale » et réduire par conséquent les « risques d’insécurité et d’instabilité » [5].
L’ « ambitieux » plan appelé « Grand Moyen-Orient » viserait à bouleverser la donne politique et économique dans une région allant du Maghreb au Pakistan.
Plusieurs volets - démocratisation, développement, sécurité - seraient en discussion. Les réformes porteront sur les libertés, la démocratie, l’information, le statut de la femme (considéré comme l’un des piliers de la modernisation).
Les « réformes » concernerait donc le statut de la femme (via la réforme des systèmes éducatifs), la liberté d’entreprise, les libertés (pluralisme politique [6]).
Ces réformes seraient – d’après les dires du président Bush lui-même – « testées » dans deux pays : l’Afghanistan et l’Irak [7] (et le Liban ? – sous une autre forme cependant – depuis la fameuse « révolution du cèdre »).

Cette importance quasi vitale de la « région » dans la politique extérieure américaine n’est pas une nouveauté.
Le Moyen Orient (et ses extensions allant du Caucase à l’Asie centrale) occupe une place de choix dans la géopolitique de l’impérialisme et plus particulièrement du projet hégémoniste des Etats-Unis. Cette région doit cette position à trois facteurs : sa richesse pétrolière, sa position géographique charnière, et le fait qu’elle constitue désormais le « ventre mou » du système mondial.

D’abord maîtriser politiquement la région est le moyen de garantir l’accès à l’or noir. Les visés de l’administration Bush sont claires : contrôler de grandes réserves de pétrole et « sécuriser » un énorme marché potentiel (en commençant par la création d’une sorte de zone de libre-échange du Moyen-Orient –ZLEMO – sur le modèle de la ZLEA, qui de l’aveu même des américains serait une sorte de « laboratoire institutionnel » destiné à se diffuser aux autres régions du monde).

Ensuite la position géographique : Après la seconde guerre mondiale, la région occupait une place de premier plan dans la stratégie d’encerclement (containment) de l’ « ennemi soviétique » [8].
Aujourd’hui, l’ennemi a changé : il s’agit de lutter contre le « terrorisme transnational » et la région n’a en rien perdu de son importance.
En s’y installant les Etats-Unis pourraient notamment « vassaliser » l’Europe (dépendante pour son ravitaillement énergétique, les USA contrôlant ainsi les sources de pétrole mais aussi les voies d’approvisionnement), tenir en respect la Russie et contenir – ou accompagner – la montée en puissance de la Chine.

Le contrôle de la région conduit à la l’extension au Moyen Orient de la doctrine Monroe, objectif de la doctrine hégémonique des Etats-Unis.
Ces derniers « opèrent » au Moyen Orient en étroite collaboration avec Israël.
De fait, l’expansionnisme d’Israël constitue un réel problème. C’est le seul pays qui n’a toujours pas reconnu ses frontières de façon définitive.
C’est là que convergent les intérêts du capital dominant et du sionisme ; un monde arabe moderne, puissant serait une entrave à l’accumulation capitaliste via le pillage des réserves pétrolières du Monde arabe.
L’alliance entre les USA, les puissances occidentales et Israël n’est pas que la résultante de la « culpabilité » occidentale vis-à-vis de l’Holocauste, ni du « savoir-faire » du fameux « lobby » juif. Elle se fonde sur des intérêts (économiques notamment) communs.
Les gouvernements arabes – à l’exception du Liban et de la Syrie – ont choisi l’alternative qui les a conduit (en passant par Madrid et Oslo) à souscrire au projet américain qui encourage Israël dans sa politique expansionniste. L’état de guerre permanente d’Israël (comme on peut le voire actuellement sur les deux fronts palestinien et libanais) et le soutien des puissances occidentales permet aux systèmes autocratiques arabes de se perpétuer. Le blocage d’une transition démocratique affaiblit les chances d’un renouveau arabe et facilite la tâche de l’expansion du capital dominant et de la politique hégémoniste des Etats-Unis.
La maîtrise du Moyen Orient est sans doute une pièce maîtresse du projet d’hégémonie mondiale américaine.
Il y a quelques années Washington avait avancé l’initiative d’un « marché commun du Moyen Orient » (dans lequel les pays du Golfe fourniraient le capital, d’autres pays arabes la main d’œuvre bon marché, Israël s’octroyant le contrôle technologique et les fonctions d’intermédiaire). Le projet fut accepté par les pays du Golfe et l’Egypte alors que l’Irak, la Syrie et l’Irak refusaient. L’Irak est désormais « acquis » à Washington ; il reste les deux autres Etats- « voyous » à mater.

Le « programme » qui a l’angélisme d’une « bonne volonté » et entre dans le cadre de la « mission américaine » de « civiliser » le monde (et la région en particulier) a été vu par les dirigeants arabes comme un appel à la succession ouverte de l’ensemble des régimes arabes, à la traîne de la démocratisation de la vie politique selon les canons et les intérêts de Washington.
L’ « initiative » sonne même comme une menace à peine voilée, notamment après la chute du régime de Saddam Hussein, et rappelle –à la mémoire courte de ses voisins et ce, malgré leurs « services rendus (ou leurs offres de services) – la doctrine des dominos « démocratiques » diffusée à l’opinion internationale comme une sorte de « justification morale » de la guerre, après l’argument sécuritaire des armements de destruction massive -toujours introuvables d’ailleurs.
Sans poids diplomatique, sans instruments de lobbying efficaces, les principaux régimes arabes –conscients de leur fragilité- se retrouvent à plaider le « vieil » argument d’instrument de stabilité et de stabilisation de la région qui sinon basculera dans l’anarchie.

Le processus de « démocratisation » enclenché – aux dires de l’administration – en Afghanistan et en Irak, serait supposé se « diffuser » dans la région par effet domino.
Ainsi, la mise en place de régimes « amis », plus conciliants, et la présence de bases américaines [9] (ou de l’OTAN [10]) aux portes de la région conforterait les Etats-Unis dans leur marche vers la domination du monde.

Enfin, il serait opportun de souligner que la « région » du Moyen-Orient n’existe pas (du moins pas conformément à la définition de Washington), et qu’elle ne pourra pas être créée du jour au lendemain, et ce à cause de profondes disparités sociologiques, nationales, culturelles, politiques [11] … et surtout à cause du refus des peuples qui la composent.
La schizophrénie américaine (qui entend « imposer » la démocratie de l’extérieur, alors que cette dernière est par définition une émanation du bas, du peuple) n’échappe pas à la « rue arabe » notamment après les massacres en Palestine et maintenant au Liban.
Comment les Arabes pourraient-ils accepter de former une « région », un « partenariat » avec Israël, alors que tous les jours, et ce depuis plus d’un demi-siècle, des dizaines –ou des centaines – des leurs tombent sous les balles des soldats israéliens ?

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Notes

[1] Voir notamment Susan Strange, The Retreat of the State, Cambridge University press, Cambridge, 1996.

[2] C’est notamment Hedley Bull qui a décelé la tendance de l’autorité à se décaler vers le haut et parfois vers le bas, le rôle accru de tout un groupe d’acteurs disparates, ainsi que le développement de différents niveaux de loyauté individuelle lorsqu’il a établi l’existence d’un « nouveau médiévalisme », un équivalent séculaire du type d’organisation politique universelle qui existait dans la chrétienté occidentale au Moyen Age, en tant qu’alternative au système étatique westphalien moderne. Hedley Bull, The Anarchical Society, Macmillan, Londres, 1977, p.254.

[3] Ces facteurs semblent cependant avoir perdu de leur pertinence en ce qui concerne la zone située autour de l’océan pacifique.

[4] Le projet de négociation d’un accord de libre-échange avec le Maroc date de mars 2002. Ces négociations ont été conclues le 2 mars 2004.

[5] Christian Deblock, « Le libre-échange et les accords de commerce dans la politique commerciale des Etats-Unis », Cahiers de recherche, Centre Etudes internationales et Mondialisation (CEIM), mars 2004.

[6] Il faudrait rappeler ici que « pluralisme politique » et « démocratie » ne sont pas des synonymes : si la première est une condition sine qua non pour l’instauration de la seconde, l’inverse, lui, n’est pas vrai (il peut y avoir pluralisme politique sans démocratie).

[7] Voir en annexe le discours de George W. Bush p. 8.

[8] Durant la guerre froide l’ « intérêt » américain se manifestait sur cette zone dont l’importance n’est plus à démontrer sur l’ « échiquier américain » : Pacte de Bagdad –puis Cento –, doctrine Eisenhower ou encore « freedom fighters » en Afghanistan entraînés pour combattre le « danger rouge ».

[9] Notamment la militarisation du « corridor eurasien » dans le cadre de la « silk road strategy » qui définit les intérêts américains dans la zone qui s’étend de la méditerranée à l’Asie Centrale. (silk road strategy act vote par le Congrès américain), en plus de la présence des forces aéroterrestres à Diego Garcia au cœur de l’océan indien, de « conseillers » établis au Yémen, etc.… (Sans oublier les bases américaines dans certaines ex-républiques soviétiques d’Asie Centrale)

[10] Pour certains analystes, la Maison Blanche chercherait, sous prétexte de Grand Moyen-Orient, à promouvoir l’OTAN en voulant lancer une sorte de CSCE entre l’Alliance et le monde arabe. Or, non seulement la dimension économique de l’ « initiative » ne peut être traitée par l’OTAN, mais il s’agit aussi, pour de nombreuses capitales arabes de préserver l’acquis du dialogue structuré entre l’Union européenne et le Proche Orient (dans le cadre de l’euro-med). Initié à Barcelone en 1995, ce processus est géographiquement mieux fondé. Il semble être plus réaliste économiquement. Encore faudra –t- il le lancer sérieusement.

[11] Il serait vraiment curieux de voir cette « région » voir le jour alors que le monde arabe –qui en fait partie, d’après les calculs de Washington- est à la base multiple…

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